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samedi 24 avril 2021

INVITATION professionnelle HYMNE

 


Dans le cadre de la résidence hors les murs 
du Glob Théâtre, Scène d’Interêt national Art et Culture, 
en partenariat avec l’Iddac,
 La compagnie Loufried 
vous invite à la sortie de résidence réservée aux professionnel.le.s 

 le 7 mai à 11h à la Manufacture CDCN Bordeaux

sur réservation en suivant le lien ci-dessous :

Sortie de résidence 
réservée aux professionnel.le.s
 
suivie d’un échange avec 
Lydie Salvayre et Isabelle Fruleux



« On dit que la voix d’Orphée faisait miraculeusement se coucher les bêtes. Le cri de Hendrix fit tomber en un instant, ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, des murs entiers d’indifférence et d’amnésie. »

Coproductions : Théâtre Antoine Vitez Scène d’Ivry, Compagnie Loufried
Aides à la résidence : Spedidam, iddac, Glob Théâtre, La Manufacture CDCN
Soutiens : SACD, Musée d’Aquitaine, La Machine à lire
Résidences : Théâtre Antoine Vitez Scène d’Ivry, résidence du Glob Théâtre scène conventionnée d’interêt national Art 
et Création hors les murs à La Manufacture CDCN
Adaptation - Mise en scène - Voix Isabelle Fruleux
Compositions Felipe Cabrera / Basse Christophe Borilla / Guitare Vladimir Médail
Scénographie - Lumière David Antore / Costumes Coline Dalle / Son Claude Valentin
Scénographie vidéo Annabelle Brunet - Carl Carniato / Teaser Carl Carniato / Photos ©Stella Lannitto

- Cie Loufried 2021 - http://compagnieloufried.free.fr

jeudi 14 janvier 2021

Hymne, reloaded ?

 

© Stella Iannitto


L’année dernière, à cette même période, commençait ma résidence de création pour Hymne, au théâtre Antoine Vitez à Ivry. C’est une étape de réalisation très joyeuse parce qu’elle concrétise au moins deux ans de préparation en amont et qu’elle permet de rompre une forme de solitude, en rassemblant enfin les autres membres de l’équipe. 


Mais pour trouver le point de départ de cette aventure, il me faut remonter en 2017, au Festival du livre de Mouans-Sartoux où je venais d’être programmée avec Frères migrants. Depuis la parution du magnifique ouvrage de Patrick Chamoiseau, nous avions enchaîné les scènes de toutes sortes, de théâtre, de musique, des festivals littéraires ou des rassemblements associatifs… Selon les possibilités, je venais seule ou en musique avec Felipe Cabrera et Laurent Maur, Samuel F’hima ou Zacharie Abraham. Il fallait que ce texte circule toujours un peu plus, que les mots prennent corps, qu’ils s’envolent du papier et vibrent dans une expérience commune. Qu’ils ne puissent être balayés d’un revers de page, qu’ils aillent aussi où ils n’étaient pas attendus et qu’ils rejoignent nos intuitions, amplifient nos grondements. Qu’ils nous confortent en révélant in situ que oui, nous sommes très nombreux à refuser de traiter la vie comme une matière à exploiter, très nombreux à reconnaître qu’il est salvateur pour tous d’être attentif à autre que soi-même. Je ne remercierai jamais assez l’auteur d’écrire comme il le fait, en matières, couleurs, sons, sueur et battements de cœur, en partition idéale aux continuités artistiques. 

Donc en octobre 2017, cela fait des mois que je rencontre des personnes qui s’insurgent contre les murs dressés entre les humains. Mais, si dans une premier temps ces moments sont moteurs, je finis par ressentir comme une pesanteur de voir le fossé s’agrandir entre les solidarités citoyennes et les logiques gouvernementales. J’avais une sensation similaire face à l’éloignement entre mes désirs de création et les soutiens institutionnels. Ce n’est pas la même chose, certes, mais ce n’est pas sans rapport. C’est une gestion générale qui est délétère. Et pour nous artistes, il s’agit d’un effort incessant pour convaincre et forcer la prise en compte de l’essentiel, par les décisionnaires, pas seulement renouveler mais sans cesse forcer. Je ne vois pas comment nous pourrions avancer si le seul objectif commun est de préserver son pré carré, en particulier si les seules considérations centrales sont d’ordre administratif et financier. Dans les textes que je porte il est, entre autres, toujours question de dépasser les frontières, quelles soient matérialisées ou intégrées dans nos modes de relation et de raisonnement. Et il s’agit pour moi d’être cohérente jusque dans les équipes que je rassemble (où nous sommes tous très différents), dans les diverses formes d’expressions que je donne à voir et entendre simultanément, et aussi dans la pluralité des publics que je rencontre. Et ce n’est pas si utopiste puisque, quand j’y parviens malgré tout, ces publics bien heureusement inclassables, s’y retrouvent. Mais où en sera la diversité du propos, déjà loin d’être effective, quand ne monteront sur scène que les artistes qui répondront aux critères répertoriés et figés par les machines institutionnelles, ou qui auront le bon carnet d’adresse (fossilisé dans l’entre-soi) et pourront autofinancer l’élaboration d’un spectacle. Mon constat est que la production dans l’industrie du spectacle vivant est tout simplement nécrosée et le filtrage socio-culturel qui y est pratiqué s’en trouve de plus en plus exclusif et excluant, de ce point de vue il est très performant. Dans ce contexte, il me fallait une embrasure, prendre l’air et peut-être aussi revenir à moi pour être présente un peu mieux. Bref, je devais trouver d’autres points d’implication, entre les interstices.

Et ce jour-là, en sortant de scène au festival de Mouans-Sartoux, je rencontre une femme avec qui, en peu de mots, quelque chose de simple et de vrai se passe. Je ne la connaissais pas, j’apprends qu’elle écrit. Elle évoque l’un de ses livres, Hymne, et me propose d’y voyager. J’ai su sans l’avoir lu qu’il était un nouveau point de départ, un nouveau résonateur relayant les précédents. Une intuition qui s’est confirmée dès les premières lignes. Non : dès que, le livre au creux des mains, j’ai plongé dans les yeux de Jimi Hendrix, profonds, en photo de couverture, puis que j’ai été accueillie par ces vers d’Ossip Mandelstam, Mandelstam…! : « Mon siècle, mon fauve, qui pourra Te regarder droit dans les yeux » et, que suivant l’onde, je me suis sentie accompagnée dès cette première phrase de Lydie Salvayre à propos de Hendrix : « on dit qu’il était timide ». Au fil des mots, une filiation se restaure, offerte aux polyphonies. Avec ce récit, qui nous plonge dans l’histoire du musicien de génie, nous sommes dans une reconnaissance des liens, de ceux qui nous animent en débordant, en submergeant les assignations à résidence. Et l’on s’y souvient, pour mieux avancer. L’effacement, l’écartèlement du souvenir nous met à terre. Ce livre ne donne pas à voir, il ne cherche pas à faire comprendre, il engage le Nous en faisant voler en éclats portes et fenêtres. J’y trouve l’annonce de mes prochaines cérémonies païennes, la grisaille s’éloigne enfin.

Nous voilà revenus à Ivry. L’année dernière, en janvier, au théâtre Antoine Vitez. Il y fait bon travailler et le lieu porte bien son nom. L’équipe y défend la création, et les causes communes y ont un sens et une place, ce n’est pas si courant. Les grèves ne nous ont finalement pas desservis. Avec le recul, j’ai plutôt l’impression du contraire. J’étais en accord avec cette montée contestataire, mais les interruptions des transports refroidissaient la fréquentation des lieux culturels. Nos premières ont pourtant eu un public nombreux et enthousiaste, nous avons même affiché le fameux « Complet » à plusieurs reprises. Des journalistes se sont déplacés, nous gratifiant d’articles élogieux. Je vous ai alors donné rendez-vous au printemps, mais c’était sans compter le confinement. Cette fois, j’espère tenir ma promesse de retrouvailles dès le mois de mai. Nous commencerons, reprendrons, à Bordeaux. Mais d’ici-là, je partagerai d’autres choses, histoire de ne pas laisser l’hiver prendre trop de place.

« En jouant THE STAR SPANGLED BANNER, ce matin du 18 août 1969 à Woodstock, Hendrix fit renaître le sentiment d’une fraternité dont les hommes étaient devenus pauvres, et prêta vie à cette chose si rare aujourd’hui qu’on appelle, j’ose à peine l’écrire, une communauté, une communauté formée, là, dans l’instant, une communauté de malheur comme il s’en forme chaque jour (on dit que le malheur rapproche et cette idée me fait horreur), non pas une communauté complaisamment apitoyée ou romantiquement doloriste, ni une communauté sous narcose, je veux dire religieuse, non, non, non, mais une communauté de force et de colère mêlés, une communauté de solitaires, chacun plongés entièrement dans sa musique, chacun y trouvant domicile, mais au rythme de tous. » HYMNE de Lydie Salvayre, aux éditions du Seuil.

Hymne sera en mai à Bordeaux, au CDCN la Manufacture, en juillet au festival d’Avignon, à la Chapelle du Verbe Incarné, puis à Ménerbes, en collaboration avec la Maison Dora Maar.


jeudi 13 février 2020

Rolling Stone vous emmène voir Hymne !

A VOIR       Article à retrouver sur : https://www.rollingstone.fr/



vous emmène 
voir la pièce événement 
« Hymne », 
d’Isabelle Fruleux !

Isabelle Fruleux s’accapare avec virtuosité d’Hymne, 

de Lydie Salvayre, un hommage à Jimi Hendrix, 

en mettant en scène au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry, 

la vie du gaucher vue par l’écrivaine… 


« On dit qu’il était timide à l’extrême, qu’il avait le charme efféminé des timides, leur douceur. On dit qu’il ne savait pas déchiffrer la musique et qu’il ne sortait de sa timidité que pour être l’audace-même ». C’est ce que raconte sur scène Isabelle Fruleux. Et si les mots sont de l’écrivaine Lydie Salvayre, sa relecture scénique est élégante avec un jeu de scène sobre. Mêlées, l’écrivaine et l’actrice ré-évoquent nombre d’épisodes de la vie du génial gaucher, et en particulier cet inoubliable petit matin du 18 août 1969 à Woodstock quand il s’empara de l’hymne américain, sacré et symbolique, qu’il le retourna avec toute son ivresse mystique pour en extraire une substance insoutenable et libératrice. Un cri bouleversant qui continue à défier le temps, le sanglot d’un idéal condamné à mourir. 
Les mots d’écrivains sont toujours délicats à interpréter. Ceux que Lydie Salvayre prête à Jimi Hendrix, celui qui savait que « vivre ne suffisait pas, que vivre sans l’esprit et sans la beauté n’était pas vivre », forment un éloge tendre et bienveillant. Et c’est cet éloge qui, justement, est mis en scène au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry, dans un décor minimaliste mais évocateur et dit avec justesse et émotion par Isabelle Fruleux. Un jeu tout en finesse, en clin d’œil aussi, brillant et intelligent. Mieux encore, il est mis en musique, mais de manière pertinente, sans qu’il soit encombrant ou trop affilié au Voodoo Child.
A l’arrière de la scène, deux musiciens, le compositeur du score de la pièce, Felipe Cabrera à la basse, et Vladimir Médail à la guitare, accompagnent l’actrice, proposant une bande-son originale où chacun y lira une manière de décor, un message aussi. Isabelle est-elle Lydie ? Est-elle Hendrix ? Sur scène, elle vous donnera la réponse.

Belkacem Bahlouli


© Stella Lannitto

© Stella Lannitto

© Stella Lannitto


Hymne, jusqu’au 31 janvier 2020, puis tournée. À découvrir en ce moment au Théâtre Antoine Vitez, 1 Rue Simon Dereure, 94200 Ivry-sur-Seine. Isabelle Fruleux : voix et conception / Felipe Cabrera : basse électrique et compositions / Vladimir Médail  : guitare / Claude Valentin : conception sonore / David Antore : conception lumière. 

« Un américain aux ascendances africaine, européenne et cherokee, issu des classes pauvres, leader d’un groupe majoritairement blanc devant un public qui l’est tout autant, revisite l’hymne national américain avec une telle virtuosité qu’il y laissera son empreinte. Dans un contexte violent de répression et de mobilisation contre la guerre du Vietnam, Hendrix s’adresse à son auditoire à travers le code commun des symboles patriotiques et leur fait dire autre chose. La pluralité y est vibrante, l’acte est ineffaçable. » (Isabelle Fruleux)

La rédaction de Rolling Stone a le plaisir de 
vous faire gagner 5×2 places 
pour la représentation du 30 janvier 2020 ! 
Pour participer, rien de plus simple 
que de suivre le lien ci-dessous :

France Info a vu HYMNE...



 http://medias2.francetv.fr/videosread/rfo/mp3/paris/l_oreille_est_hardie/l_oreille_est_hardie_un_hymne_a_jimmy..._2020-02-08.mp3

Ecouter parler les Outre-mer… Les chercher là où ils se trouvent mais aussi (et surtout ?) là où on ne s’attend pas toujours à les trouver, qu’ils soient « ici », « là-bas », « ailleurs »… Les chercher dans les livres, dans les films, sur les réseaux sociaux, dans les voyages, dans les voix, dans les regards, dans les maisons, dans les rues… et parler d’eux.
Surprendre avec des thématiques peu souvent mises en avant concernant les Outre-mer ; surprendre également en revisitant des sujets parfois maintes fois abordés, leur donner un reflet actuel. Bref, parler des Outre-mer résolument modernes, actuels, débarrassés des sempiternels clichés… Parler, écouter des Outre-mer ancrés dans leurs réalités, pas des Outre-mer fantasmés ou rêvés…

Une émission conçue et animée par Patrice Elie Dit Cosaque.


Ecouter l'émission autour d'HYMNE (26 min) en cliquant sur l'image ci-dessous ou suivant ce lien https://la1ere.francetvinfo.fr/emissions-radio/oreille-est-hardie :
http://medias2.francetv.fr/videosread/rfo/mp3/paris/l_oreille_est_hardie/l_oreille_est_hardie_un_hymne_a_jimmy..._2020-02-08.mp3

jeudi 30 janvier 2020

RFI aime HYMNE...

... une lecture mélodieusement frissonnante de la destinée de Jimi Hendrix.


...un spectacle intelligent, sensible et utile.

https://www.facebook.com/250920961734989/






Un article de JOE FARMER journaliste à RFI et présentateur de l'émission 
L'ÉPOPÉE DES MUSIQUES NOIRES
https://musique.rfi.fr/

lundi 27 janvier 2020

Isabelle Fruleux, artiste de la Relation, artiste en relation




Le souffle d'Édouard Glissant

27 JANV. 2020 PAR THÉÂTRE D'IVRY BLOG : LE BLOG DU THÉÂTRE ANTOINE VITEZ


Laura Bini Carter, chercheuse états-unienne en anthropologie sociale était l'invitée du Théâtre Antoine Vitez le 15 Janvier dernier en prélude à la deuxième représentation d'« Hymne », adaptée du texte de Lydie Salvayre et mise en voix par Isabelle Fruleux.

Hymne © Stella Iannitto

Je suis heureuse d'être là ce soir pour échanger avec vous. Je remercie, Isabelle, le Théâtre Antoine Vitez et sa superbe équipe pour l'accueil chaleureux. Contrairement à beaucoup d'espaces « artistiques » de la région parisienne, j'ai trouvé dans ce lieu une bienveillance, une chaleur humaine, une conscience politique engagée, complétée par une qualité de programmation et de production artistique et intellectuelle remarquable. As it should be.

Nous sommes en banlieue, sur les marges diraient certains... fort heureusement car souvent c'est ici qu'on se retrouve habité par la « Relation », et conscient de cela ...

Je vais commencer par des commentaires et des réflexions. Ensuite, je vais essayer de relier les trois productions artistiques multimodales de la compagnie Loufried, à travers un fil personnel et engagé, pour que cette petite rencontre de début de soirée soit ouverture et Relation… Bien évidemment, par Relation, c'est à la Poétique d'Edouard Glissant que je me réfère. J’essayerai d'esquisser ce que me pousse à présenter ce travail artistique à travers cette poétique.

Avant de vraiment entrer en matière (sur les spectacles), quelques phrases sur ma présence ici comme anthropologue. Je précise que je fais partie de la sub-discipline qu’on appelle « Cultural Anthropology » aux États-Unis, qu’on peut traduire peut-être comme « Anthropologie Sociale » en France. Je travaille dans l'esprit de la public anthropology du CUNY Graduate Center, qui est une anthropologie dans et pour la cité ; elle est de facto « décoloniale ». J’ai choisi cette discipline car je voulais passer ma vie à découvrir les gens, à grandir avec et par eux.  Cette anthropologie n'est pas, bien entendu, à comprendre, au sens répressif ou redoutable[1], des premières ethnographies au service de l’état colonial. Je fais partie, justement, d'une génération et d'une tendance de jeunes chercheuses qui, non seulement critiquent ce passé de notre discipline, mais qui agissent dans le monde, et qui œuvrent pour qu’elle soit véritablement décolonisée et relationnelle ; pour que notre recherche soit toujours collaborative dans son travail pratique tout comme dans ses fruits, qu’elle prenne compte et se nourrisse des questionnements, doutes et expériences de nos interlocuteurs, que nos recherches donnent une place à ceux qui souffrent toujours des dégâts de la mondialisation initiée par la conquête et la colonisation.

Dans mon travail, je demande constamment ce qui anime les gens, ce qui pousse certains au patriotisme, certains à la révolte. Qu’est ce qui les conduit à s'exprimer par la musique, par le travail artistique ? Quelle combinaison de circonstances font qu'ils passent un message politique ou, au contraire, pourquoi ils trouvent refuge dans des formes abstraites d'art qui n’ont pour but que l’art en soi (art for art sake) ? Qu’est-ce qui pousse certains vers la recherche d'une racine unique, ou vers le renfermement sur soi ? Qu’est-ce qui en pousse d'autres à fuir toute contrainte d'identité collective ? Qu’est-ce qui fait « identité » pour eux, pour nous, aujourd’hui ? Et comment créer des imaginaires qui puissent donner espoir dans une identité pensée comme dynamique relationnelle ?

Cette question d’identité se dessine clairement dans la Poétique de la Relation de Glissant, opposant l’identité-racine à l’identité-relation. La Poétique de la Relation nous convie dans des espaces communs, tout en essayant de nous émanciper de « l’emprise communautaire » diraient certains. Aucun de nos États-nations n’a réussi à ouvrir les possibilités représentationnelles qui accepteraient cette identité-relation. C’est pour cela que les artistes sont importants : parce qu’ils peuvent façonner et changer des constructions individuelles qui pourraient s’étendre aux collectifs. Les défis artistiques et les vies humaines qui les inspirent peuvent nous éclairer sur les enjeux politiques et sociétaux qui nous entourent.

Il y a trois ans et quelques mois, le souffle d'Edouard Glissant habitait ce lieu, le Théâtre Antoine Vitez. Ce souffle transitait, reliait les êtres, les musiques, portait la parole : Les Indes, spectacle produit ici en mars 2016, a permis que je retrouve ce souffle, dans la voix d’une femme sortie du divers de notre Tout-monde, Isabelle Fruleux : un musicien, Sonny Troupé, me parle du spectacle et me dit de venir. Sonny était devenu un ami pendant mes années de terrain (et de vie) en Guadeloupe. Lui, qui part de son Tanbou Ka (tambour) pour s'ouvrir à toutes les musiques, était mon Legba (esprit vaudou) ce jour-là; lui qui exprime par son parcours la rencontre de générations, de passés militants-politiques reliés aux souffles artistiques. Il ouvre aux gens la possibilité de voir-sentir-vibrer autrement. Tout comme le fait  Isabelle, notre amie en commun. Il faut dire que derrière Sonny-Legba, il y a une famn potomitan (femme pilier de la famille), Man Troupé. C'est à Morne Valet (Saint-Anne), qu'elle me raconte cette complicité dans les vibrations du Ka. Cette grande femme qui a porté le combat de son mari, de son pays, a tissé un lien à travers l’Océan Atlantique et m’a fait rencontrer son fils… Que Man Troupé, soit ici honorée, tout comme Nora (Grand-mère de Jimi Hendrix), que vous allez rencontrer ce soir (en tant que personnage ndlr). L’Histoire les a souvent reléguées dans l’ombre. L’art est capable de laisser leur lumière passer à travers chacun de nous.

Je veux aussi souligner que je ne suis pas du tout une Glissant expert. J’étais simplement une petite étudiante en licence quand je suis tombée sur la Poétique de la Relation. Depuis, elle m'habite. La définir est un défi, car elle est précisément  une lumière qui berce le monde, mais qui ne peut pas être captée. Elle s'exprime, tout simplement. La Relation, pour moi, c’est se retrouver. C’est se construire sur d’autres bases que celles de la race, la nation, la religion. S’il y a identité, c’est en constante transformation. Elle ne se fige pas. 

J’ai la fortune d’avoir des familles-rhizomes (faites de racines multiples), éparpillés aux Amériques, qui m'ont permis de nourrir la soif de connaître le Tout-monde. Elles m’ont « condamné » en quelque  sorte à une errance-à-vie. Mon lien avec Édouard Glissant, tout comme mon lien avec Isabelle Fruleux, s’est dessiné comme une complicité dans un constant désir de relation. L’œuvre de Glissant m’a poussé à aller vivre en Caraïbe. Quatre ans après, je me retrouve au CUNY Graduate Center. Un heureux hasard fait que cette année-là, la santé d’Edouard s'améliore et qu’il y revienne donner des cours. J'étais à sa gauche, dans notre petite salle sans fenêtres, sur 5th Avenue, tout comme dans nos ateliers-poésie du vendredi après midi à Washington Square… jusqu'à ce qu'il parte ô filao.

Aujourd’hui je suis heureuse de constater un engouement pour les idées de Glissant, dans les médias, dans l'espace public, mais je constate par contre, parfois, que ses mots servent comme des clefs de communication vidées de leur âme. Les références aux concepts de Glissant peuvent servir pour envisager une politique culturelle qui se fixe pour tache de faciliter la Relation, contribuant à ce que les créations « aux marges » soient entendues, soient offertes à leur juste valeur. On pourrait commencer à faire tomber des murs ! C’est après tout cette création qui, depuis les marges, nous guide vers (pour ne pas dire prophétise) un monde en constant Tremblement. Que l’on soit clair, la force de cette poétique  pour moi, réside aussi bien dans sa capacité à toucher diffèrent types de publics que de s'ouvrir à tout et chacun. J’avais 20 ans quand j'ai rencontré la Poétique de la Relation. Elle ne m'a pas changé. Elle a simplement rassemblé en moi ce qui me faisait vibrer, ce qui me conduisait à chercher dans la rencontre avec les autres un échange profond et humain. C’est précisément cela qui fait sa force : elle nous laisse trouver en nous-mêmes des outils pour nous émanciper et ensuite, pour nous retrouver dans les autres, et nous donner aux autres, sans nous perdre. Elle fait tout ça, sans nous dicter, sans nous faire de la morale. « Freedom is a constant struggle », pour reprendre la phrase d'Angela Davis. La liberté n'est jamais acquise. Pour Glissant comme pour Chamoiseau et tous ces penseurs de la Relation, l’émancipation commence par un imaginaire libre qui doit être incarné et jamais figé.

LES INDES - FRÈRES MIGRANTS – HYMNE

Les dernières créations de la compagnie Loufried, une intuition triptyque pour l'humanité ? On pourrait se le demander. Isabelle Fruleux, artiste de la Relation, artiste en relation constante, a cheminé pour arriver à cette composition de trois pièces. Trois pièces qui tiennent parfaitement ensemble. Toutes pluridisciplinaires. Ces trois pièces marient les trois espaces qui nous lient : la Caraïbe, l'Europe et L'Amérique du Nord. Mais elle ne les a pas pensées ensemble par avance. Au contraire, à petit pas, par surgissements. Les Indes, Frères Migrants, Hymne – Ces espaces communs nous ouvrent à des sensibilités du monde. Ils évoquent. Ils ne racontent pas. Ils déclenchent des images dans les esprits …

Comme Isabelle me l’explique, « dans chaque spectacle, les éléments sont placés, mais après c’est la relation tissée entre la comédienne, les musiciens, la lumière, le public, qui fera venir les surgissements ; l’imprévu ; les connections qui en fondent chaque singularité, tout ce que personne n’attend, même pas ceux qui ont soigneusement placé les dits éléments.  C’est pour cela que les musiciens, dans chaque pièce,  sont des voix qui interrogent, qui cherchent, qui mettent en relation. »

LES INDES

J’entends Édouard dire, avant de nous lire La Conquête, (un des chants des Indes) : « Les Indes c’est le contraire de l'épopée colonialiste ; Les Indes c’est l’épopée anticolonialiste!!! » Il nous répétait plusieurs fois : « Attention ! il ne s’agit surtout pas de raconter des histoires ! »  Du spectacle, Les Indes, Isabelle nous dit, « le jazz dans son ouverture permanente aux autres formes musicales, et donc culturelles, en est l’esprit et le vecteur. Le jazz depuis sa naissance en terres d’esclavage se compose dans la rencontre. Avec l’altérité comme impulsion créatrice, le jazz ouvre en nous un territoire libre! » Les Indes, tout comme Frères migrants, et Hymne, c’est une poésie mise en scène et en musique. On y navigue, rythmé par les mots choisis, les vibrations et les sonorités. Cette transmission orale, Isabelle l’explique, inspire ainsi des thèmes musicaux et des ambiances acoustiques dont on fera l’expérience ce soir.

FRÈRES MIGRANTS

Ce texte de Patrick Chamoiseau, mis en voix et en musique par Isabelle Fruleux et Felipe Cabrera, nous parle de cette « Méditerranée Noire » (Mbembe), cette mer qui « concentre » (Glissant), rejoins la mer caribéenne archipélique, dans un imaginaire ouvert à la Totalité-monde…Le Cimetière Atlantique se rejoue, tragiquement, et si près des côtes Européennes cette fois ci.  Mais dans cette morbidité du cimetière il ne suffit pas de dénoncer le néolibéralisme, et les politiques inefficaces. Il faut des esprits poétiques pour peindre un horizon et un espoir pour vivre autrement… pour vivre en Relation constante, à chercher des solutions pour mieux accueillir, pour retrouver l’humain. Frères Migrants, c’est un appel au droit et à la célébration de cet aller-venir-dévirer. Comme Patrick nous le dit, « Frères Migrants sert à déclencher des images, des couleurs, un désir de solidarité. » C’est cette esthétisation du phénomène migratoire, de l’émotion esthétique, qui peut, rappelle Patrick, « nous ouvrir pour imaginer des nouvelles conceptions politiques. » Les poètes déclarent…

HYMNE

Vladimir, (que vous allez entendre à la guitare ce soir) nous le dit clairement : « Hymne n’est pas l’histoire de Jimmy Hendrix ». Ce n’est pas « une histoire » tout court. Il ne faut pas s’attendre à ça, ce soir. Hymne parle de notre passé qui se revit de manière plus terrifiante aujourd'hui. Elle parle de mon pays. Elle parle de votre pays. De cet Atlantique qui nous lie. Des ancêtres arrachés ; des ancêtres dénigrés.

1967 - 1968 - 1969

Des années qu'il faut absolument comprendre ensemble pour saisir ce qui nous a créé. D’un empire à un autre ; d’un massacre à un autre ; d’une révolte à une autre. Aujourd’hui et à jamais liées. C'est cela que Hymne évoque, à travers des mots, des gestes, des rythmes et des sonorités. Comme le dit Felipe depuis son propre imaginaire cubain, « d'une Amérique génocidaire, qui passe aussi bien à travers la musique de deux compositeurs Copland et  Strauss ». On pourra les entendre como una réplica lejana sur laquelle Felipe compose tres temas. La musique que vous allez entendre ce soir, c'est la sienne. D'une mémoire traversée par cette expérience-Hymne vécue ici, avec ces êtres-créateurs, et conçue pour nous tous. Le texte de Lydie Salvayre est un hommage à Hendrix; c'est une histoire Américaine, décentrée. The Star-Spangled Banner, rempli d'un sens nouveau, révolté. Le texte décrit la portée libératrice de l'acte artistique de Jimmy. Isabelle, Felipe et Vladimir l'incarnent, nous mettant tous en Relation pour notre aujourd'hui et notre demain.                 

Laura Bini Carter, 15 Janvier, 2020, Ivry-sur-Seine

PS: les concepts propres à Édouard Glissant sont identifiés par l'usage d'une majuscule (Relation, Tout-monde, Tremblement)

[1] Comprendre des cultures fut alors plus gratifiant que découvrir des terres nouvelles.

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lundi 20 janvier 2020

Les yeux la voix...

Un article de Jean-François Authier
pour la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine

"Ce visage est un monde. Le planisphère de la mémoire ancestrale de la peau a ses reliefs d’incarnation, une géographie organique où prend source la voix, où s’ancre et germine l’émotion. Il faut écouter Isabelle Fruleux sans délai." (extrait)



La suite ici :